Capture d’écran 2014-05-25 à 09.01.16Toute transition laisse apparaître par décantation les éléments moteurs qui alimenteront le cycle suivant.

Ce billet clôt une série de quatre sur le changement de cycle de la « révolution Internet » et s’attarde sur ce moment de bascule de l’un à l’autre.

Un hiatus d’un an

Nous arrivons à la fermeture imminente de ce que je vois comme un moment d’inflexion débuté il y a un an, en juin 2013, avec l’affaire Snowden (écoutez l’émission Frontline).

Durant l’année qui a suivie, on a vu la course des choses dans le numérique dévier de son cours initié avec le web pour prendre une nouvelle direction. C’est cette période de transition qui se termine.

Ce hiatus d’un an est la borne finale d’une époque que l’on pourrait baptiser de celle des pionniers du web (« l’âge d’or d’Internet« ).

  • Une période de 20 ans depuis 1993 (mise en ligne du navigateur Mosaic, qui a littéralement ouvert Internet aux masses) à 2013 (révélations de Snowden sur la surveillance massive de la NSA).

La première date (1993) est une ouverture (le web est devenu accessible au PC, donc à tous), la seconde (2013) une fermeture (le web est devenu un instrument d’atteinte à la vie privée, nous sommes tous fichés).

Par un hasard du calendrier, 2014 clôture aussi plusieurs époques qui ont eu des durées de vie différentes.

On peut aussi y trouver plusieurs autres périodes (web dit 1.0 puis 2.0; pré et post crash-2000; modem versus haute vitesse; etc.), mais en tout cas, en 2014, il me semble qu’on passe en bloc à autre chose…

L’après hiatus ouvre la période « des Royaumes des internets » (j’y reviendrai plus bas).

Fin de la période d’inflexion

Voici 3 signes qui me font dire que nous arrivons à la fin de cette période de flottement et que nous démarrons un nouveau cycle.

1- Heartbleed: trahi par le code source

heartbleed

Heartbleed, par son ampleur et sa gravité, touche le coeur d’Internet. Ce bug a provoqué la même onde de choc que les révélations de Snowden en démontrant la fragilité de la société numérique dans laquelle nous sommes de plain pied.

Pour mémoire, Heartbleed est cette faille, révélé en début avril, dans le code d’un logiciel libre (OpenSSL). Elle se trouvait sur une très grande quantité de serveurs web. Elle rendait vulnérable toute connexion considérée comme sécuritaire.

Si la surveillance massive exposée par Snowden s’apparente à « avoir un agent de la Stasi sur tous nos ordinateurs », la brèche Heartbleed peut se comparer à un ancien cadenas Kryptonite que l’on peut ouvrir avec un crayon Bic.

On frémit. La vulnérabilité d’Heartbleed est telle que toute personne qui l’aurait remarqué avant les autres aurait eu des pouvoirs quasi divins depuis 2 ans sur une grande partie d’Internet. Et aucun moyen de le détecter. Aucun.

Une grande partie d’Internet dite sécurisée (via des protocoles de sécurisation des échanges) avait les portes déverrouillées depuis deux ans! C’est comme si les fenêtres arrières de votre commerce étaient restées ouvertes tout l’été.

Heartblead sonne pour moi le réveil brutal de notre entrée dans l’envers du décor numérique.

Une faille internet est une faille pour tous. On faisait confiance à la vérification des pairs (modèle du logiciel libre) et, comme toute entreprise humaine, elle a ses failles. Le logiciel propriétaire ne ferait pas mieux, mais le logiciel libre portait une part d’utopie (collaboration, transparence, intelligence collective) et vient de vivre un sérieux « reality check« .

Tenez, pas plus tard qu’avant-hier, on apprenait qu’Android possédait une vulnérabilité permettant à un développeur d’une application de capter des photos et vidéos à votre insu, puis de les transmettre au serveur de son choix. Je ne sais pas pour vous, mais c’est le genre de chose qui me donne froid dans le dos.

2- FCC et la neutralité du net

[Source: CFC Oklahoma]

[Source: CFC Oklahoma]

Le FCC américain a proposé de mettre fin, le 15 mai dernier, à la neutralité du net en autorisant des « voies rapides » (entendre, au plus fort la poche).

La neutralité du net permet de s’assurer que ce qui voyage dans les tuyaux de l’émetteur au récepteur circule sans entrave, ni favoritisme.  Autrement dit, les visiteurs de votre site transactionnel ne passeront pas après ceux d’Amazon parce que celui-ci aurait payé un fournisseur d’accès pour passer avant vous.

La fin de la neutralité du net autorise en effet les fournisseurs d’accès Internet à faire payer les producteurs/diffuseurs de contenus pour leur donner un «traitement préférentiel».

La tuyauterie Internet prélève ainsi une quote-part sur la valeur des contenus ce qu’elle transporte, mais qu’elle n’a ni produit, ni supportée, ni sélectionnée. De surcroît, on paye déjà de notre poche chaque mois pour qu’elle nous livre ces contenus à la maison.

C’est comme laisser Ford ou Peugeot ralentir ou accélérer votre voiture en fonction des ententes que la compagnie a avec les magasins que vous voulez visiter ou les villes que vous traversez.

3- Gouvernance d’Internet: la fosse aux lions

NETmundial

À la fin avril avait lieu le « NEtMundial« , le Global Multistakeholder Meeting on the Future of Internet Governance.

Cette réunion mondiale sur la gouvernance d’Internet a eu lieu au même moment où le Web mondial fêtait ses 25 ans d’existence. On y a discuté de la façon de reprendre le contrôle d’ICANN (l’entité qui gère le root des noms de domaines d’Internet) sur lequel les État-Unis ont récemment accepté d’abandonner toute souveraineté  en mars dernier

Cette vision d’un Internet moins «américanocentré» a été débattue en regards de dangers de la surveillance massive. Une gouvernance d’Internet implique qu’elle soit multipartite (« aucun gouvernement ne devrait avoir plus de pouvoir qu’un autre! ») et cela devrait annoncer la fin de l’hégémonie de l’Oncle Sam sur le réseau.

Mais Internet, d’Arpanet au TCP/IP, a été une histoire successive d’absorption de tous les réseaux rencontrés sur son chemin: les réseaux locaux universitaires, puis les réseaux commerciaux (Compuserve, AOL, etc),  puis les réseaux nationaux (Minitel, Canarie, etc), tout ça a été avalé par Internet.

Créature américaine, Internet induit un tas de sous-entendus technoculturels (transparence, décentralisation, désintermédiarisation, libre circulation, etc.) mais aussi culturelle (la moralité de Facebook est appliquée partout, par exemple). Soft power follows hard power.

Mais le problème avec la « gouvernance », c’est qu’elle prête flanc à des dangers de détournement: qui aura réellement voix au chapitre? Si les États prennent le dessus, en voulant retrouver leur souveraineté et en écartant les autres acteurs de la partie civile, il y aura alors un réel danger de partition d’Internet.

Cette forme de partition ressemblera à ces embêtements lorsque vous tentez d’accéder à un contenu bloqué géographiquement (Netflix, ARTE, Tou.tv, BBC  — mais pour des raisons de copyright dans ces cas-là). Dans un tel contexte, sommes-nous toujours devant un Internet ou des internets?

Le temps long de la politique commence à rejoindre le temps court d’Internet. Comme le disait Boris Beaude dans une émission de Place de la Toile, soit la politique va monter à un niveau réellement mondial (comme Internet), soit Internet va être ramené à un niveau national (comme la politique).

Le nouveau cycle: vivre avec le pacte faustien

KafkaDes révélations de Snowden à aujourd’hui, ce que nous vivons est le cauchemar des utopistes des réseaux (relire la Déclaration d’indépendance du Cyberespace).

Un blues s’est installé. Une page est tournée. L’effervescence des premières années web est arrivée à son terme. Il n’y a plus de place pour une naïveté à tout crin pour Internet.

[…] cet âge d’or là, je pense qu’il est vraiment derrière nous. Pour une raison simple: le numérique a investi la totalité, quasiment, des dimensions de la société et je dirais la quasi-totalité de la population, même si c’est de façon inégale.

C’est ce que disant Benoît Thieulin, président du Conseil national du numérique français, invité à l’émission Place de la toile en début d’année.

« Toto, je crois que nous ne sommes plus au Texas »

C’est ce que disait Dorothy après avoir été transportée par une tornade dans le Royaume du Magicien d’Oz.

Je citais  la même phrase il y a exactement 10 ans, dans un de mes premiers billets. À cette époque, je m’émerveillais de ce que pouvait offrir le web et le pouvoir que procure un tel accès au savoir commun.

Ce monde n’est plus. Ou pour être plus précis, ces utopies ont vécu.

Nous avons signé un pacte faustien et nous devons vivre avec ce réseau qui est maintenant partout.

Rendez-vous dans les Royaumes des internets

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« On se retrouve sur les internets ». Ce qui était une boutade de geeks (il n’y a pas des internets mais un seul Internet) se révèle malheureusement être une fracture réelle. Il y a bien des internets.

Déjà la Chine et quelques états totalitaires ne roulent plus sur le même réseau que les autres.

Déjà les mobiles, qu’importent les OS, sont de facto un autre réseau Internet, un jardin clôturé, où les applications et les services ne sont pas les mêmes. Sur ces réseaux fermés, le web n’est plus qu’un souvenir: nous ne pouvons plus accéder au code HTML des pages web visitées; la plupart des apps nous empêchent de faire des copier-coller; les URLS sont souvent cachés et inaccessibles.

Déjà les médias sociaux sélectionnent pour vous ce que vous devez voir sur les réseaux. La chambre à écho à son meilleur. Il y a même des sites web qui modifient leur prix selon que  vous y accédez avec un iPhone ou avec votre vieux PC. Le RSS n’est plus que l’ombre de lui-même, utilisé par les robots et non plus les humains.

Déjà Internet ne représente plus un monde mais des mondes, quand par exemple en Europe on impose le droit à l’oubli à Google (lire le bon résumé du Point.fr). De toute façon, une recherche en ligne ne donne déjà plus les mêmes résultats depuis plusieurs années.

Déjà une extension importante du «Big data» concernera les données générées par notre usage de services numériques. Ceux qui ont accès à ces données ne sont plus dans le même monde que nous et ont accès à une forme de prédictibilité dont les artefacts des transactions à haute fréquence n’en sont que le symptôme.

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Déjà nos objets connectés se mettent à échanger seuls avec un serveur central – thermostats, espadrilles, montres, lunettes, ampoules, voiture autonome – et génèrent encore plus de données sur nous, ce qui renforce le risque de surveillance et la perte de vie privée.

Déjà, sortir d’Internet est devenu en soi suspect.

Relisez cette histoire de «La femme qui ne voulait pas qu’on sache qu’elle était enceinte», sorti il y a quelques jours. En essayant de cacher sa grossesse sur les réseaux, une jeune professeure a été «identifiée comme quelqu’un de probablement engagé dans des activités criminelles». Même si je trouve que son histoire est anecdotique (elle parle d’une surveillance qui pré-existait les réseaux sociaux), la portée de son message  et sa réceptivité dans le médias en dit long…

Ok. La leçon est entendue. On relève le col et ajuste notre casque. Ce qui s’en vient ne sera pas de tout repos.

Mots clés:

Conférencier, consultant en stratégie web et réseaux sociaux, chargé de cours. Nommé un des 8 incontournables du Montréal 2.0 (La Presse, 2010). Je tiens ce carnet depuis 2004.

10 réponses à “Changement de cycle [4] / Internet est mort, vive les internets” Subscribe

  1. Etienne Denis 25 mai 2014 à 12:36 #

    Super billet Martin!

    La fin de la naïveté, oui, mais les choses continuerons sur leur élan. Les entrepreneurs continueront à vouloir faire de l’argent et se réaliser personnellement, les politiciens continueront à vouloir se faire élire et réaliser autre chose que leurs promesses, et les citoyens continueront à se préoccuper des paiements à faire tout en réalisant que leur adolescente n’est par encore rentrée alors qu’il est déjà 22h30.

    La fin de la naïveté, en fait, parce que ceux qui détiennent le plus de pouvoir n’ont aucun intérêt à ce que les choses changent, ou du moins qu’elles changent dans une direction où ils n’ont pas intérêt qu’elles aillent. La naïveté, c’était croire que tout ça n’était pas important.

    Si la majorité de tes lecteurs occasionnels sont comme moi et ne posent même pas les yeux sur « vous aimerez peut-être », voici les liens vers les trois premiers textes de cette série :

    http://www.zeroseconde.com/2013/12/changement-de-cycle-elites-hors-circuit-numerique/

    http://www.zeroseconde.com/2013/12/changement-de-cycle-2-elites-quelles-elites/

    http://www.zeroseconde.com/2014/02/changement-de-cycle-3-deep-learning-robots-et-ai-a-qui-appartiendra-leconomie-de-demain/

  2. Mathieu Laferrière 25 mai 2014 à 20:05 #

    D’accord avec Étienne, il s’agit d’un super billet.

    D’autant plus que je me dis qu’une majorité de gens ont de la difficulté à configurer leur ordinateur, paramétrer leurs paramètres de sécurité, suivre l’évolution des plateformes, etc.

    Combien pourront réellement relever leur col et ajuster leur casque ?

    • Martin Lessard 30 mai 2014 à 13:15 #

      Merci. Avis de tempête, effectivement. Espérons qu’on réussira à épargner l’essentiel.

  3. Antoine van Eetvelde 26 mai 2014 à 10:06 #

    Également impressionné par la qualité du billet, Martin.

    J’aime beaucoup ta comparaison avec le cadenas. Surtout qu’il illustre aussi le fait que l’on progresse beaucoup en apprenant de ses erreurs (Kryptonite fait de très bons cadenas, 10 ans plus tard).

    C’est l’éternelle course de la cuirasse et du canon. Aucune solution n’est parfaite, aucune solution ne dure éternellement. Il faut accueillir l’innovation mais jamais baisser la garde. 🙂

    • Martin Lessard 30 mai 2014 à 13:14 #

      Merci. Je suis bien content que Kriptonite fasse de meilleurs cadenas. L’image de la cuirasse et du canon me fait dire que le canon a de l’avance mais qu’on entre donc dans la phase de développement de la cuirasse. 🙂

  4. Martin Lessard 2 juin 2014 à 13:06 #

    Tiens, je regarde le « Apple Special Event », du 2 juin 2014, où Apple présente ses nouveaux produits. C’est en live sur le web. Mais, en fait, c’est live seulement si on l’écoute sur Safari ou sur Apple TV… Ce n’est pas « live sur le web »… C’est sur un web à part…

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