C ombien d’entre nous prennent des notes entièrement sur leur laptop? Assurément, c’est pour gérer la surabondance d’information, car nos outils permettent de traiter plus d’info qu’autrefois.

Mais est-ce plus efficace?

Je suis tombé il y a quelques heures sur une étude récente qui montre qu’elle ne favorise pas l’apprentissage.

Le crayon, meilleur que le clavierpen

L’étude de Mueller et Oppenheimer sur des classes d’étudiants explique que si la technologie nous permet de faire plus en moins de temps, il ne favorise pas pour autant l’apprentissage.

L’apprentissage implique plus que la réception et la régurgitation de l’information.

Les étudiants peuvent prendre beaucoup plus de notes durant les cours, plus qu’ils n’auraient pu le faire à la main (et ce, même s’ils tapent à « deux doigts », selon une autre étude).

Il n’en reste pas moins que ceux qui prennent des notes manuellement ont une meilleure compréhension conceptuelle, un meilleur rappel des faits et une plus grande habilité à intégrer et synthétiser la matière.

Il semble que la lenteur oblige une certaine forme de « digestion » de l’information et favorise une meilleure synthèse de la matière. C’est le sens, et non les mots, qui entrent dans la tête.

Capture d’écran 2014-06-03 à 16.17.22

Prendre des notes ne fait pas appel, semble-t-il, à un processus suffisamment exigeant pour que la matière soit retenu dans notre coco. En reformulant en nos propres mots, forcément, on s’oblige à intégrer les contenus.

(Dans mon cas, évidemment, j’y vois un parallèle avec l’activité de blogueur. C’est d’ailleurs aussi ce que Mario Asselin pronait il y a 7 ans dans son chapitre Bloguer pour apprendre, dans le collectif Pourquoi bloquer dans un contexte d’affaires . On blogue d’abord pour soi-même, pour apprendre.)

L’étude n’a pas couvert les tablettes, les mobiles ou même la « curation » via les médias sociaux.

Il est clair que le temps d’apprentissage est infiniment plus lent que celui des flux infinis en ligne, que ce soit les sites de « curation », les fils Twitter d’événement live ou nos réseaux sociaux. Ça va trop vite et on le sait.

Alors, que peut-on en tirer (sauf à revenir au temps de Charlemagne)?

«Moins de techno, plus de cerveau»?

Moins de techno, plus de cerveau, c’est comme dire, au fond, que le meilleur outil de recherche, c’est notre tête. Dans ce sens l’étude continue dans une vision binaire, un jeu à somme nulle, entre le cerveau et la machine.

Alors que je suis si prompt personnellement, à dire que « le numérique augmente l’humain », cette étude ne va pas dans ce sens. Hum.

Mais à bien y penser, ce que cette étude montre, c’est que si on veut se souvenir « avec le cerveau », sans aide de nos outils, alors mieux vaut « écrire à la main ».

Mais si on analysait autrement les choses?, si on ne cherchait pas à se remémorer sans les outils, mais bien avec eux? Est-ce que ça changerait quelque chose?

Assurément.

titan

Mais ça demande à la fois de redéfinir le cours tel qu’il est enseigné et l’évaluation tel qu’il est pratiqué afin de ne pas reposer sur la mémoire, la remémoration traditionnelle, ni sur les mêmes compétences, ni sur les mêmes besoins…

Mais alors, ne sommes-nous pas en train de changer toutes les données de l’équation? Re-hum

Donc, dire « le numérique augmente l’humain », c’est changer toutes les données de l’équation. Ce n’est pas juste une continuité, une amélioration. C’est changer le jeu.

C’est un rapport de force, pas une continuité.

Relisons la principale recommandation du rapport de juin 2002 de la National Science Foundation : (PDF) Converging Technologies for Improving Human Performance (nano, bio, info, cogno).

«[T]his report recommend a national research and development priority area on converging technologies focused on enhancing human performance. […] Without special efforts for coordination and integration, the path of science might not lead to the fundamental unification envisioned here [ » a more efficient societal structure for reaching human goals »]. Technology will increasingly dominate the world, as population, resource exploitation, and potential social conflict grow. Therefore, the success of this convergent technologies priority area is essential to the future of humanity.»

Les forces en présence sont titanesques. C’est ça aussi le nouveau cycle.

Conférencier, consultant en stratégie web et réseaux sociaux, chargé de cours. Nommé un des 8 incontournables du Montréal 2.0 (La Presse, 2010). Je tiens ce carnet depuis 2004.

5 réponses à “La tentation du numérique” Subscribe

  1. Hubert Guillaud 3 juin 2014 à 17:36 #

    Y’a-t-il une différence entre taper son cours sur ordinateur ou le prendre en note au stylo ? Oui, estiment dans Psychological Science Daniel Oppenheimer et Pam Mueller, rapporte Slate.fr. La raison en est qu’avec un ordinateur vous avez tendance à transcrire ce que vous entendez sans prêter attention à ce qui est dit, alors qu’avec un crayon, les gens sont moins exhaustifs, sont donc plus attentifs, plus synthétiques et retiennent mieux ce qui est dit.

    Belle démonstration que le problème n’est pas tant le support que notre rapport au support. Et que quand on prend des notes de manière plus exhaustive, il faut les retravailler pour mieux en comprendre le sens… A l’inverse, quand on prend des notes de manière trop succincte, bien souvent, on oublie en fait ce que la personne a dit pour ne retenir que ce qui nous a intéressé, ce qui est la voix ouverte aux contresens et à la mauvaise interprétation. Ce que me montre surtout la pratique, c’est que 2 mêmes personnes ne retiennent pas la même chose d’une conférence comme d’un texte. Trop souvent, trop d’idées noient la compréhension.

    Pour ma part, je vois beaucoup de gens prendre très mal des notes, que ce soit au crayon ou sur ordinateur. Des notes où ils ne retiennent ni les idées phares, ni les exemples, au mieux les citations. Un peu comme le fil Twitter d’une conférence qui n’en extrait pas grand chose d’utilisable ou de réutilisable, même pour soi. 😉 Enfin, l’étude oublie que prendre des notes sur ordinateur permet de les réaménager, de les publier, de les archiver et donc de pouvoir y revenir et les reconsulter, et les lier, etc. Et là, je ne vais pas t’apprendre grand chose Martin. C’est la vertu même du blogging que tu évoques dans ton livre ou qu’évoquait Mario… Mais oui, sur papier comme sur ordinateur, des notes, pour être retenues, doivent être au moins relues, faites siennes. Mince, Oppenheimer et Mueller ont découvert la roue !

    • Martin Lessard 3 juin 2014 à 19:00 #

      Hubert , je ne peux qu’être d’accord avec toi! L’approche binaire (le jeu à somme nulle) de leur conclusion, techno contre cerveau, favorise l’un ou l’autre selon ce qu’on veut bien mesurer. Tu as raison, assurément, car au fond, il faut fournir un effort pour retenir des connaissances et simplement transcrire ne l’est pas assez. Je serais curieux s’ils reprenaientt leur test avec un prof qui parle 5x plus lentement pour laisser ceux qui notent à la main la possibilité de faire un verbatim…

  2. A. Gagné 3 juin 2014 à 19:44 #

    En fait, si on prends des notes avec un ordinateur plutôt qu’à la main, on ne fait qu’une substitution. L’idée en utilisant les TIC c’est de faire plus avec les informations colligées: d’en faire un schéma conceptuel, un résumé, une communication qui va amplifier l’apprentissage car la personne manipule son savoir. Il faut aller vers « l’augmentation »…une plus-value. Or, je trouve que c’est temps-ci, on fait beaucoup d’études sur l’impact des technologies, mais dans un cadre où les pratiques pédagogiques ne changent pas. Il faut une redéfinition des pédagogies, car le savoir est disponible en ligne. Il faut viser surtout le développement de compétences. La question n’est plus de savoir ce que je sais, mais qu’est-ce que je fais avec ce que je sais…

    • Jean Desjardins 9 juin 2014 à 20:20 #

      +1

      De même pour fouiller le contenu en profondeur et y retourner des années après.

  3. Martin Lessard 3 juin 2014 à 20:58 #

    Alexandre, je plussois.

    Je suis bien prêt à accepter que la prise de note à la main soit plus utile que par ordinateur, si je m’en tiens à ce premier niveau:

    Je suis d’ailleurs revenu intuitivement aux notes à la main depuis assez longtemps, malgré un détour vers le iPad. Je fais même davantage de graphiques et des dessins de que des notes.

    Dans mon cas, la très grande majorité de mes notes ne sont jamais relues. Il tombe aussi sous le sens que je ne fasse pas de verbatim, car pour ça, j’enregistre avec mon mobile.

    Mais s’en tenir à ce premier niveau, c’est oublier le reste du chemin. Dans mon cas, pour écrire un billet de blogue, je dois impérativement passer par mon laptop. Je ne rappelle plus grand j’ai fait un premier jet sur un papier.

    Ce bras de fer sous-jacent (techno contre trad) ne me semble pas être soluble dans les explications mais seulement dans la confrontation. On parle de redéfinir tellement de choses, que je me demande qu’est-ce qui va bien rester…

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