Les médias sociaux augmentent-ils la « morbide obésité des points de vue » ?

«Aussi curieux que cela puisse paraître, les médias n’ont pas la capacité de clarifier les débats» raconte Marc Angenot, professeur à l’Université McGill, «théoricien de l’argumentation», auteur de «Dialogue de sourds», dans un article de Stéphane Baillargeon ce matin, dans le Devoir «Dans le meilleur des cas, ils peuvent faire sortir le lièvre du trou, ce qui est déjà bien. Dans le pire, ils savent souffler sur les braises puisque, plus ça s’engueule, plus c’est excitant pour les médias. Seulement, ils n’ont pas le pouvoir de La Pravda pour dire ce qui est bien ou mal, et dans une société démocratique, c’est très bien ainsi.»

Chaud devantDans cet article portant sur le sens du débat, de la persuasion et de la conviction, il peut paraître curieux que les médias semblent impuissants à aider la population à «faciliter la réflexion».

Qui peut le faire, alors? Les intellectuels?

«Ce rôle très dernier-siècle serait pratiquement disparu avec le repli des universitaires dans leur tour d’ivoire surspécialisée.» suggère Baillargeon un temps. «Mais est-ce vraiment le cas? […] les intellos parlent, constate-t-il, mais en vase plus ou moins clos. Ou bien ils s’y prennent mal, ou bien leur parole n’est pas relayé [en raison de] la difficulté de percer les grands médias pour alimenter les débats» conclue-il en s’appuyant sur les paroles de Dominique Garant, professeur à l’UQAM.

Le débat sur le débat

Je ne suis pas sûr de ce que Garant avance en déclarant ça, mais s’il entend que le débat manque «de personnes compétentes» pour porter un «argument vraiment convaincant», comme on apporte l’arrosoir pour remplir la cruche, je ne suis pas sûr qu’on a réellement avancé sur cette question.

Angenot, dans son livre justement, Dialogue de sourds, souligne l’aporie d’en appeler à une autorité pour faire avancer le débat. Ce raccourci ne fait que repousser le moment où on se fait convaincre.

L’argumentation d’autorité est «un expédient: on n’a « pas le temps » de tout redémontrer, on renvoie à l’autorité établie.»[p.77] Pour accepter l’autorité de l’intellectuel dans le débat, il faut avoir a priori accepté son autorité, donc son point de vue, donc il n’y a pas de débat. On n’a qu’à laisser les intellectuels discuter entre eux, «dans leur tours d’ivoire surspécialisé»

L’autorité de l’autorité

Pas que j’en ai contre l’argument d’autorité, au contraire, mais je me demande, comme Angenot dans son livre, si tout débat sociétal n’est pas «un dialogue de sourds» où chacun campe dans sa position rhétorique. Tout de même, «[l]e monde raisonné et débattu est indémontrable ce qui ne dispense pas de raisonner avec autant de force que possible justement parce qu’aucune argumentation ne sera décisive» [p.426]

Les médias sociaux pour se réchauffer avant d’agir

Si les médias «n’ont pas la capacité de clarifier les débats». Que font-ils alors? Ils sont des relais, des brasseurs d’idées, des amplificateurs de signaux.

Tout média grand comme petit, institutionnel comme social, est un vecteur de propagation d’idées dans la société. Les médias sociaux, eux, ont accéléré le processus de diffusion. Ils permettent le «shared awareness» comme le dit Clay Shirky dans Political Power of Social Media, dans le dernier numéro du Foreign Affairs, c’est à dire l’habilité de chaque membre d’un corps social de non seulement comprendre la situation en cours, mais de savoir aussi que d’autres le sont aussi.

Ce que les médias sociaux ont apporté de nouveau est l’abaissement des coûts de distribution auparavant prohibitifs de certains messages «non mainstream». De là à dire que «les nouvelles technologies [favorisent] une suralimentation du débat, jusqu’à la morbide obésité des points de vue», il n’y a qu’un pas, que Baillargeon suggère comme question dans son article.

Agir avant que ça chauffe

On devra bien y répondre un jour, à cette question, maintenant que la démocratie a bouclé la boucle en permettant à ses citoyens de s’exprimer sur tout et son contraire; comme fait-on pour faire avancer le débat? Le réchauffement planétaire n’attendra pas que le dernier humain soit convaincu pour sévir.

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Conférencier, consultant en stratégie web et réseaux sociaux, chargé de cours. Nommé un des 8 incontournables du Montréal 2.0 (La Presse, 2010). Je tiens ce carnet depuis 2004.

4 réponses à “Les médias sociaux augmentent-ils la « morbide obésité des points de vue » ?” Subscribe

  1. Patrice Leroux, ARP 6 mars 2011 à 17:03 #

    Cher Martin,

    Faire avancer le débat, ne serait-ce pas finalement cette capacité de passer à une action concrète (quelle qu’en soit la forme) pour modifier les rapports de force ?

    Shirky insiste beaucoup sur le pouvoir de coordination des médias sociaux. On a tous été témoins de ce pouvoir comme agent de changement important au cours des derniers mois en Tunisie, en Égypte et ailleurs.

    Bien qu’il s’agisse de contextes socio-politiques particuliers, j’ai toujours trouvé que la formule « trop d’information tue l’information » sonne creux.C’est comme si on disait que trop de savoirs tuent les savoirs…

    À bientôt !

    Patrice Leroux

  2. Martin Lessard 7 mars 2011 à 02:43 #

    Patrice, bonne observation. La finalité d’un débat est de passer à l’action. Mais je ne suis pas sûr que l’on est tous d’accord sur l’action à prendre. Il faudrait en débattre ;-p

    La formule « trop d’information tue l’information » est peut-être à prendre sous l’angle de « trop de choix tue le choix ». Ce qui m’apparait intuitivement plus vrai.

    Le pouvoir de coordination des médias sociaux dont parle Shirky a rendu possible le printemps arabe, mais la restriction de choix (« la révolte ou la mort ») en est peut-être davantage le déclencheur.

  3. Christian Aubry 7 mars 2011 à 18:07 #

    Il est évident que les médias sociaux ne sont pas à l’origine des révolutions arabes récentes mais, tout de même, et comme tu le précises toi-même si bien, Martin. ils en ont été « des relais, des brasseurs d’idées, des amplificateurs de signaux ». La remarque de Patrice me semble donc tout à fait recevable, sauf que le passage à l’action est d’autant plus difficile que la situation (et l’acte correcteur qui en découle) est complexe. La subversion d’une dictature, aussi sanglante et difficile soit-elle, reste éminemment plus facile à réaliser que la quadrature écologique de notre belle planète bleue. Il ne faut pas désespérer 😉

  4. Martin Lessard 7 mars 2011 à 18:38 #

    Christian, j’essaye de ne pas désespérer 😉

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