Éduquer au 21e siècle: tout reste à inventer

«Avant d’enseigner quoi que ce soit à qui que ce soit, au moins faut-il le connaître». Qui ? Ce nouvel écolier! «Ils ne connaissent ni n’intègrent ni ne synthétisent comme nous, leurs ascendants. Ils n’ont plus la même tête.» Michel Serres, dans un vibrant plaidoyer, prend acte de la rupture dans l’éducation au XXIe siècle. Un texte puissant et révélateur du basculement en cours. [lire Petite Poucette, Institut-de-France (via Le Monde)]

Michel Serres«Par téléphone cellulaire, ils accèdent à toutes personnes ; par GPS, en tous lieux ; par la toile, à tout le savoir ; ils hantent donc un espace topologique de voisinages, alors que nous habitions un espace métrique, référé par des distances. Ils n’habitent plus le même espace

Michel Serres dresse un portrait clair: «[s]ans que nous nous en apercevions, un nouvel humain est né, pendant un intervalle bref, celui qui nous sépare des années soixante-dix». La société est en rupture. Le système de l’éducation aussi.

Une rupture? Dans La société émergente du XXIe siècle, Michel Cartier et Jon Husband, on en donne cette définition : «Une société est en rupture quand sa complexité se modifie au point que ses statistiques deviennent exponentielles. Elle se place alors sur les bords du chaos oscillant entre la peur de faire des choix sans aucun point de repère et le bonheur de pouvoir changer sa trajectoire.» (plus de détails ici)

Depuis une décennie déjà, nous avons eu tous les signes que le monde a changé. En partie par le développement de toutes les nouvelles technologies, des avancés scientifiques et des connaissances sociales.

Michel Serres constate que la société du spectacle s’est doublée d’une «société pédagogique dont la concurrence écrasante, vaniteusement inculte, éclipse l’école et l’université. Pour le temps d’écoute et de vision, la séduction et l’importance, les médias se sont saisis depuis longtemps de la fonction d’enseignement.» Les médias n’ont pas la capacité de clarifier les débats, comme discuté dans mon billet hier, qui alors le fera? Les enseignants?

Cadre à revoir

«Voici des jeunes gens auxquels nous prétendons dispenser de l’enseignement, au sein de cadres datant d’un âge qu’ils ne reconnaissent plus : bâtiments, cours de récréation, salles de classes, amphithéâtres, campus, bibliothèques, laboratoires, savoirs même… cadres datant, dis-je, d’un âge et adaptés à une ère où les hommes et le monde étaient ce qu’ils ne sont plus.»

Michel Serres se demande ce que nous pouvons leur transmettre. Le savoir ? «Le voilà, partout sur la Toile, disponible, objectivé. […] Désormais, tout le savoir est accessible à tous. Comment le transmettre ? Voilà, c’est fait

Internet et son imposant réservoir de contenu changent la donne. Quoi et comment apprendre quand tout est accessible? «Ne dites surtout pas que l’élève manque des fonctions cognitives qui permettent d’assimiler le savoir ainsi distribué, puisque, justement, ces fonctions se transforment avec le support et par lui.» dit l’éminent intellectuel, probablement emporté par l’enthousiasme.

(S’il a raison de souligner que le problème aujourd’hui n’est plus l’accès, il a tort de sous-estimer l’énorme défi de « recevoir » et « interpréter » toutes ces connaissances, car la problématique fondamentale, quant à moi, devient maintenant ce choix, ce tri en aval de l’information pertinente, pour à peu près toutes les couches de notre société actuelle).

Il en appelle à un redressement des institutions pour accompagner ce changement. «Je vois nos institutions luire d’un éclat semblable à celui des constellations dont les astronomes nous apprirent qu’elles étaient mortes depuis longtemps déjà.» Et il le dit sans nostalgie aucune. Cette rupture indique un nouveau départ. «Je voudrais avoir dix-huit ans, […] puisque tout est à refaire, puisque tout reste à inventer.»

Il faut tous avoir dix-huit ans, car on doit tout réinventer.

Référence

Petite Poucette, par M. Michel Serres, de l’Académie française

« Nous sommes à un tournant » Interview de Michel Serres, dans Ouest France

Les médias sociaux augmentent-ils la « morbide obésité des points de vue » ? Martin Lessard, Zéro Seconde.

Êtes-vous prêt pour le 21e siècle ?, Michel Cartier, Constellation W

Les maîtres à l’époque des blogues Martin Lessard, Zéro Seconde

Culture et éducation:l’invention d’un medium, Alain Giffard, blogue

L’école n’est pas du tout ce qu’elle pourrait être, Mario Asselin , Mario Tout de Go

L’éducation au 21e siècle, rapport de l’UNESCO, où la Commission suggère 4 « piliers » pour l’éducation : apprendre à vivre ensemble, apprendre tout au long de la vie, apprendre à affronter une variété de situations, et apprendre à comprendre sa propre personnalité.

Conférencier, consultant en stratégie web et réseaux sociaux, chargé de cours. Nommé un des 8 incontournables du Montréal 2.0 (La Presse, 2010). Je tiens ce carnet depuis 2004.

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