Mythologies de la connaissance [1]

Il faut reconnaître que la production, le traitement et la diffusion d’informations numériques exponentielles que l’on observe aujourd’hui représentent une vague de fond sans précédent qui nous fera émerger dans une nouvelle société, dans un monde où l’accès à l’information n’est plus un obstacle.

On a tendance à penser que l’apprentissage de n’importe quelle connaissance peut se faire n’importe où, n’importe quand. Si l’accès n’est plus un frein, l’acquisition de la connaissance n’est pourtant pas devenue facile pour autant. Si toutes les informations du monde sont disponibles, se dit-on, il n’y a plus aucune raison de rester ignorant! Et pourtant si. Nous sommes encore aux prises avec d’anciens réflexes.

Par un heureux hasard commercial, j’en tiens pour preuve 3 publicités anodines dénichées hier dans le New York Times (papier) du dimanche. Des pubs banales, comme on peut en trouver ailleurs, pas nécessairement les meilleures, mais suffisamment adéquates pour le besoin de ma démonstration

1. Le mythe de l’apprentissage à distance

Regardez cette pub. Elle reprend un thème qui a émergé dès l’apparition des premiers appareils de communication à distance. « Apprenez n’importe où« . « Étudiez avec les meilleurs professeurs sans vous rendre aux cours!« . « Apprenez à votre propre rythme, quand vous voulez, où vous voulez« .

L’enseignement à distance utilise ensuite une image forte : un adulte dans le métro de banlieue, question d’optimiser son downtime quotidien dans les transports infernaux. La variante que vous avez peut-être vu près de chez vous : une étudiante en pantoufle évaché auprès du foyer hivernal, un étudiant avec son café sur son balcon, ou écoutant son cours sur le sable chaud …(ajoutez ici les autres lieux de vos rêves)…

L’enfer c’est les cours
Cette image est insidieuse. Tout étudiant sérieux sait que l’environnement le plus sain est celui qui n’offre aucune tentation. Pour se concentrer, ironiquement, il faut faire abstraction de l’environnement. Un bon endroit pour apprendre est souvent hors de chez soi, à la bibliothèque, ou… dans les cours. La cause d’une concentration réussie est une volonté. Mais avoir de la volonté ne s’achète pas. Avoir les CD ne veut pas dire que l’on va comprendre comment fonctionne le mystérieux mécanisme de la volition.

Quelqu’un qui a bien compris ça et qui possède le savoir-faire du savoir-apprendre est complètement indifférent face à cette annonce, car l’accroche vise une autre clientèle: celle qui pense que savoir c’est posséder.

Mais posséder un CD, un livre, c’est comme avoir des signets dans son navigateur web. Ce ne sont que des pointeurs. Sous l’avalanche de signes, ils n’ont pas appris que l’acquisition de connaissance se fait avec effort. Que même si le savoir (savant) possède des ressemblances structurelles avec l’opinion (intuitive), il s’en distingue par sa persistance et sa cohérence.

Learn anywhere
Un cours appris dans un métro bondé, évaché sur un sofa près du foyer, ou sur le balcon au dessus du trafic ne peut rien faire transcender. Ces poses sont celles du repos ou de la rêvasserie. Or apprendre ne se fait pas en étant sur la lune.

Accéder à toute la connaissance du monde, via le web (ou ici avec des CD de cours à distance), n’est le gage de rien sinon d’une apparence de pouvoir. Le pouvoir de posséder une information. Mais le vrai pouvoir résidera toujours dans l’acte d’appréhender la surcharge informationnelle et de filtrer intelligemment l’information.

L’illusion tient dans le fait que l’on n’apprend jamais « à son rythme » (moi mon rythme naturel, c’est les orteils en éventail avec un bon rhum épicé). C’est l’apprentissage qui demande son propre rythme : de l’effort et du temps. Ce qui n’a rien à voir avec un quelconque rythme vacancier.

Prochain billet : 2-Le mythe de l’apprentissage en tout temps.

Conférencier, consultant en stratégie web et réseaux sociaux, chargé de cours. Nommé un des 8 incontournables du Montréal 2.0 (La Presse, 2010). Je tiens ce carnet depuis 2004.

2 réponses à “Mythologies de la connaissance [1]” Subscribe

  1. Eric C. 22 novembre 2006 à 12:39 #

    « le vrai pouvoir résidera toujours dans l’acte d’appréhender la surcharge informationnelle et de filtrer intelligemment l’information »

    Je ne sais si on peut parler de pouvoir, je préfère je crois évoquer une force. En tout cas j’adhère complètement à l’idée … ainsi qu’au rythme « rhum épicé » 🙂

    Vouloir tout lire, tout savoir, tout comprendre, est une illusion, une chimère que l’on a envie de poursuivre tout en la sachant insaisissable. Les 200+ fils qui peuplent mon agrégateur constituent une bonne preuve que je sais de quoi je parle … 🙂

    Mais j’essaie de filtrer, le plus possible. C’est de toute facon nécessaire, sous peine de devenir fou.

  2. Martin Lessard 22 novembre 2006 à 18:55 #

    Eric.c, J’accepte l’idée de mettre force à la place de pouvoir. Mais j’ajouterais alors que ceux qui sont au pouvoir ont cette force.

    Ce qui est nouveau dans l’humanité, c’est tout cette avalanche d’information. Nous sommes les premiers à subir ce déferlement. « devenir fou » est effectivement un danger.

    Ce qui est sûr, c’est que ce ne sera pas sans conséquence sur notre psyché collective : on ne peut pas rester là à constater cette impuissance et ne pas en tiré des conséquences…

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