L a disparition d’Umberto Eco fait baisser à elle toute seule la moyenne du QI planétaire.

Ses nombreux essais ont accompagné tout mon cheminement intellectuel. C’est inspiré par Umberto Eco, par admiration, par émulation, que j’ai démarré il y a 12 ans mon blogue sur les enjeux du numérique.

Il avait dit un jour qu’il trouvait dommage d’acquérir toutes ces connaissances pour ensuite voir tout ça disparaître au bout de la vie. Je souhaite ici prolonger sa mémoire.

(AFP)

(AFP)

Science, technologie et magie

Dans un discours prononcé à Rome en 2002, que l’on retrouve dans son livre À reculons comme une écrevisse, il partageait une critique acerbe des médias dans leurs relations à la science et à la technologie.

«La technologie est ce qui donne tout tout de suite, alors que la science procède lentement»

Cette différence fondamentale lui fait dire que la technologie, pour le commun des mortels, a plus à voir avec la magie.

Qu’est-ce que la magie, dit-il, c’est la «présomption de pouvoir passer directement d’une cause à un effet par un court-circuit, sans effectuer les passages intermédiaires».

«Je pique une aiguille dans une statuette de l’ennemi et celui-ci meurt, je prononce une formule et je transforme le fer en or, j’évoque les anges, et par leur intermédiaire, j’envoie un message. […]

La magie ignore la longue chaîne des causes et des effets et, surtout, ne se soucie pas d’établir, par de multiples contrôles, s’il y a un rapport entre cause et effet.»

Pour lui, la «technologie fait tout pour qu’on perde de vue l’enchaînement des causes à effets» et donc «l’utilisateur vit la technologie de l’ordinateur comme magie».

La technologie cache à nos yeux ces passages intermédiaires qui relient la cause à l’effet. J’appuie sur ce bouton et je peux broadcaster live sur le web. C’est franchement magique.

« Il pourrait paraître étrange que cette mentalité magique survive à notre ère, mais si nous regardons autour de nous, on voit que partout elle est triomphante».

Serait-ce un effet secondaire de l’insertion de la technologie dans tous les pans de notre vie? La technologie nous cache bien les liens entre causes et effets. Pas étonnant qu’on se mette à nier ensuite le réchauffement climatique, à vouloir voter pour ce bouffon nommé Trump comme candidat à la présidence des États-Unis, ou à ne plus voir les conséquences des coupures – au nom de l’austérité – dans l’éducation de la génération de demain.

Et ensuite, on se fait croire que la technologie va tout nous régler ça.

Les médias rendent la science magique

Les médias, coincés entre l’audimat et le besoin de faire vite, participent à la dispersion de cette fausse croyance. Ils ont besoin d’un processus simple à expliquer : «le court-circuit toujours triomphant entre la cause présumée et l’effet espéré» sera bien plus fort, plus vendeur, plus sexy.

«En effet, [les médias] tiennent [les scientifiques] pour des magiciens qui, cependant, s’ils ne produisent pas immédiatement des effets vérifiables, seront considérés comme des bons à rien, tandis que les magiciennes [sic], qui produisent des effets non vérifiables, mais qui font de l’effet, seront honorées dans les talk-shows» [À Reculons comme une écrevisse, Grasset, 2006, p.140]

Cette tendance est trop forte pour être renversée. Les contenus en ligne, aussi, sont condamnés à dériver dans ce sens, comme je l’explique dans «Le Lecteur absent». Pour être lus et pour circuler, ces contenus devront comporter des promesses magiques. Internet n’a pas rempli les promesses utopiques de rendre les citoyens plus sages .

Internet est dangereux sans éducation

Umberto Eco n’a jamais caché son inquiétude devant une société qui propose à tous un accès universel à l’information.

L’accès à l’information, au sens large — c’est-à-dire la télévision, la presse, la radio, internet — n’apporte pas des bénéfices pour tous, selon qu’on soit culturellement pauvre ou riche.

«Ainsi, la télévision fait du bien aux pauvres et fait du mal aux riches« dit Umberto Eco. «Aux pauvres elle a appris à parler italien ; elle fait du bien aux petites vieilles toutes seules à la maison. Mais elle fait du tort aux riches parce qu’elle les empêche de sortir voir d’autres choses plus belles au cinéma ; elle leur restreint les idées.»

L’ordinateur en général, et internet en particulier, font du bien aux riches et du tort aux pauvres. À moi, Wikipédia apporte quelque chose, je trouve les informations dont j’ai besoin. Mais cela est dû au fait que je n’ai pas une confiance aveugle en elle […]»

Quand on est cultivé, on est en mesure de croiser et de vérifier les sources. «Le pauvre en revanche gobe la première affirmation qui passe, et point final. Autrement dit, il se pose pour Wikipédia, comme pour Internet en général, la question de la vérification des informations.»

Internet conserve autant les bonnes que les mauvaises informations. Sans recoupement des informations, «s’informer sur Internet» chez les pauvres équivaut à jouer à la loterie. On y trouve, virtuellement, tout et son contraire sur Internet.

Internet est dangereux pour ceux qui n’ont pas le code. La télévision en comparaison semble bien meilleure. Mais à voir comment évolue Internet, on se demande si ce n’est pas déjà une énorme place de divertissement.

Umberto répondait ainsi à la menace, dans Le Monde en 2010:

(Question) Pensez-vous que le savoir et la connaissance seront toujours diffusés par de l’écrit sur lequel on s’appesantit, ou au contraire que la culture de la vitesse, celle d’Internet, va finir par affecter notre capacité de jugement?

(Umberto Eco) Je crois qu’il faut rétablir une culture des monastères, qu’un jour ou l’autre — peut-être serais-je mort avant — il faudra que ceux qui lisent encore se retirent dans de grands phalanstères, peut-être à la campagne, comme les amish de Pennsylvanie. Là, on garde la culture, et le reste, on le laisse flotter comme il flotte. Avec six milliards d’habitants sur la planète, on ne peut prétendre qu’il y a six milliards d’intellectuels. Il faut être un peu aristocrates de ce point de vue là.

Pour Umberto Eco, «Internet est le scandale d’une mémoire sans filtrage, où on ne distingue pas l’erreur de la vérité.»  À l’avenir, disait-il, l’éducation aura pour but d’apprendre l’art du filtrage.

«Ce n’est plus nécessaire d’enseigner où est Katmandou, ou qui a été le premier roi de France après Charlemagne, parce qu’on le trouve partout. En revanche, on devrait demander aux étudiants d’examiner quinze sites afin qu’ils déterminent lequel, selon eux, est le plus fiable. Il faudrait leur apprendre la technique de la comparaison.» (Le Monde, 2010)

C’est le problème fondamental du Web. «Toute l’histoire de la culture a été celle d’une mise en place de filtres. La culture transmet la mémoire, mais pas toute la mémoire, elle filtre.» Sur le Web, nous sommes dans la situation de devoir filtrer seuls une information «tellement ingérable vu son ampleur que, si elle n’arrive pas filtrée, [qu’]elle ne peut pas être assimilée.» (Interview de Gloria Origgi, source)

Oublier, oublier

Umberto disait, sur un ton blagueur mais avec tout le sérieux du monde, que la fonction de la mémoire n’est pas seulement de conserver, mais aussi d’oublier. Si l’on devait tout se rappeler, on deviendrait fou.

Mais je souhaite qu’on n’oublie pas Umberto Eco.

umbertoeco

RIP_UmbertoECO

Conférencier, consultant en stratégie web et réseaux sociaux, chargé de cours. Nommé un des 8 incontournables du Montréal 2.0 (La Presse, 2010). Je tiens ce carnet depuis 2004.

3 réponses à “Umberto Eco: «L’utilisateur voit la technologie comme de la magie»” Subscribe

  1. J. 20 février 2016 à 07:11 #

    Un bel hommage à ce grand monsieur !

  2. Jean-Claude Plourde 21 février 2016 à 14:04 #

    Bonjour Martin,
    La qualification de l’information demande une activité de partage et ensuite de délibération.
    Je peux vous transmettre l’information que j’ai sur un certain sujet, pas la connaissance que j’en ai. Les technologies peuvent nous donner un accès à l’information, mais la connaissance est un bien que nous acquérons par un engagement plus actif.
    Paul Duguid Université de Berkley USA
    Salutations!

  3. Martin Lessard 16 mai 2016 à 08:20 #

    Merci Paul. Je connais la « pyramide Data-information-knowledge-wisdom » et probablement M. Eco aussi, même si mon texte rest en surface sur le sujet (et donc laissé planer le doute). Je suis d’accord avec vous : cette « délibération » et un « engagement actif » permet d’acquérir (individuellement) la connaissance (telle qu’on la définie est elle essentiellement humaine). Je soupçonne qu’actuellement, notamment avec l’intelligence artificielle, on devra accepter une autre définition pour la machine — même si pour un humaniste l’idée semble ridicule…

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