Les nécessaires humiliations

Combien d’humiliation subirons-nous avant d’abdiquer « l’intelligence » aux technologies? 
Depuis plusieurs années déjà que se prépare cette sortie. On parle davantage d’intelligence émotionnelle, interpersonnelle, musicale-rythmique et même corporelle-kinesthésique. On diversifie les définitions. « Can Emotional Intelligence Be Taught?» titrait le New York Times le mois dernier. 
«Intelligence», tout court, ce n’est pas suffisant?

La cybernétique, pour reprendre un vieux terme vintage qui a disparu de la circulation, est à l’origine des chamboulements technologiques depuis plusieurs décennies, et, surtout, de cet étrange malaise dans la définition de ce qui fait de nous des humains.
«Intelligent»?
Si pendant des décennies résoudre le cube Rubik représentait l’image d’une « personne intelligente », voilà qu’un robot nous enlève cette illusion.
J’avais écrit il y un an dans le blogue Triplex que les machines arrivaient à résoudre le casse-tête en moins de temps qu’un humain (en 5,27 secondes contre un peu plus pour les humains). Voilà qu’aujourd’hui j’apprends sur le blogue de Vincent Abry qu’un robot le fait en 1 seconde.
Ne clignez pas de yeux:

Le seul charme qui reste au Cube Rubik est celui de l’artisan: le charme suranné de faire quelque chose à la main. Pour la compétition, les robots sont imbattables.

Il va falloir s’y habituer, à ces incessantes, mais nécessaires, humiliations.

Jouer aux échecs, une intelligence logico-mathématique, est passé aux mains des robots quand, il y a plus de 10 ans, Kasparov a perdu contre Deep Blue.

Les questions de connaissances générales ne sont plus l’apanage des  « bollés » depuis que Watson a battu les meilleurs joueurs de Jeopardy.

Ces deuils successifs, principalement du côté déductif et associatif, devant la toute-puissance cybernétique, nous poussent inévitablement à nous redéfinir et à identifier correctement ce qui constitue le génie humain.

Car, côté « intelligence », nous sommes en train d’externaliser à la technologie, un à un, chaque trait de ce qui faisait auparavant notre fierté.

Il y a cet effet perlocutoire sur nous que provoquent ces victoires. Le discours émerge, s’installe, quoi que nous fassions: il va falloir qu’on se redéfinisse, car les machines semblent vouloir le faire à notre place. « Intelligent », tout court, ce n’est plus suffisant….

Lire aussi mon billet: Abdiquer «l’intelligence» aux robots?

Conférencier, consultant en stratégie web et réseaux sociaux, chargé de cours. Nommé un des 8 incontournables du Montréal 2.0 (La Presse, 2010). Je tiens ce carnet depuis 2004.

2 réponses à “Les nécessaires humiliations” Subscribe

  1. Francis Gosselin 3 octobre 2013 à 04:01 #

    Bon billet, mais pas d’accord avec la conclusion: nous n’externalisons pas « chaque trait » qui « faisait auparavant notre fierté » mais bien la dimension entièrement rationalisable et formalisable de celle-ci.
    Cela ne couvre pas, à mon avis, l’essentiel ; notre potentiel créatif, notre habileté à faire des liens improbables, à réinterpréter de mêmes paramètres selon de nouvelles logiques. Un peu comme le crowdsourcing, ça ne fonctionne que quand les problèmes sont formels et correspondant à une logique vérifiable.
    My five cents,
    f.

  2. Martin Lessard 3 octobre 2013 à 04:17 #

    Merci Francis de me rappeler par ton commentaire que les CAPCHAT sont une façon de reconnaître un humain. 🙂

    La « rationalité » a longtemps été le train distinctif de l’humain: on disait bien « Homo Sapiens Sapiens », oui 2 fois, pour bien souligner «l’intelligence » de l’homme. http://fr.wikipedia.org/wiki/Homo_sapiens_sapiens

    Voilà pourquoi je me permets de dire que je parle de « chaque trait de ce qui faisait auparavant notre fierté. »

    Ceci dit, la « créativité » est une réponse récente (pas la créativité, la réponse) pour souligné des attributs aux humains qui sont restés derrière quand les shops sont parties en Asie.

    « L’invention » récente est le fait de se l’attribuer directement comme trait distinctif et voilà pourquoi je ne l’ai pas inclus.

    Mais sur le fond, tu as absolument raison: c’est la piste où nous sommes (encore) imbattables.

    Je regarderais tout de même du côté du Big Data et de ses promesses de « sens » qui « émerge » des « clusters de data » pour signaler le prochain « défi » à l’homme qui se dit créatif (« notre habileté à faire des liens improbables, à réinterpréter de mêmes paramètres selon de nouvelles logiques », comme tu l’écris):

    http://www.wired.com/science/discoveries/magazine/16-07/pb_theory

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