Cacher ce tweet que je ne saurais voir

Lame à double tranchant, les médias sociaux confrontent les médias traditionnels : comment être authentique et rester objectif? Sur le front de la guerre des (nouveaux) médias, une victime haut placée tombe dans une embuscade et y laisse son poste.

SupertweeterCette fois-ci, c’est un haut gradé. Octavia Nasr, senior editor à CNN, 20 ans de service, qui tombe sous les tweets pour avoir gazouillé 140 caractères de trop.

Quand le leader spirituel du Hezbollaha a trépassé, elle a écrit sur Twitter sa tristesse d’apprendre sa mort et combien elle admirait respectueusement cet homme.

@octavianasrCNN: «Sad to hear of the passing of Sayyed Mohammad Hussein Fadlallah.. One of Hezbollah’s giants I respect a lot.. #Lebanon» 3:24 AM Jul 4th via Twitter for BlackBerry [cache]

Mal lui en prit. 140 caractères qui ont été mal interprétés. Quand elle prend le temps d’en écrire 4371, le doute n’est plus permis.

Mais que s’est-il passé? Voilà une autre victime du mythe de l’objectivité en journalisme.

L’impartialité simulée

Qu’elle ait eu sa leçon, comme elle dit, «que 140 caractères ne soient pas assez pour s’exprimer sur des sujets controversés ou sensibles, particulièrement de Proche-Orient» (source), on peut comprendre. Qu’elle soit forcée de démissionner est autre chose.

Michael Arrington, de Techcrunch, demande «more opinion in news, not less»[2010]. Plus d’opinions chez les journalistes. Plus on connaît leurs biais, moins on les suspecte (il est moins facile de soupçonner une «intention cachée» quand on connaît la position du journaliste).

David Weinberger, du Cluetrain Manifesto, a la phrase qui résume le drame “transparency is the new objectivity » [2009]. Transparence comme objectivité. La transparence offre aujourd’hui une bien meilleure prise sur la réalité que la soi-disant objectivité. Le temps où nos parents nous filtraient, le monde extérieur est terminé. On veut voir par nous même, avec les vraies couleurs.

Ignacio Ramonet écrivait dans le Monde diplomatique [2005] : «[…] beaucoup de lecteurs préfèrent la subjectivité et la partialité assumées des [blogueurs] à la fausse objectivité et à l’impartialité hypocrite d’une certaine presse.»(source)

Je ne sais si ça sera agréable de vivre dans une société où tous les journalistes affirment leur opinion, mais la recherche de «vérité» est bien illusoire si on ne leur reconnaît pas cette possibilité.

Mythe et information

Le mythe de l’objectivité (à ne pas confondre avec le besoin de tendre vers l’objectivité) est un vernis qui craque de partout dans les vieux médias. Ce n’est pas l’information qui est de mauvaise qualité, c’est la mise en scène qui est insupportable.

La crise actuelle des médias de masse découle de l’effritement d’une croyance culturelle: une information sur un événement ne s’altérait pas tout à fait dans sa transmission. Internet a fait place à la montée de nouvelles modalités d’interprétation de la réalité.

Le mythe veut que la transmission elle-même doive être invisible afin de préserver l’adéquation de «la réalité» de l’événement quand il est transformé en information.

Ce qui émerge aujourd’hui est une exigence de «récits incarnés», ouvertement humains (donc avec des biais) et voulant aller au-delà de simples traces figées de la réalité (ce que l’objectivité tend à faire croire) : la réalité s’expérimente de multiples façons.

Si on a tous des biais, mieux vaut le savoir et on ajustera en conséquence.

Le tabou de l’opinion

Mais voilà. Twitter est là, pour commenter à chaud l’actualité. Quand Sophie Thibault, chef d’antenne à la télé de Québecor, dit «Twitter est le plus puissant des fils de presse», le signal est clair pour les journalistes.

Que des journalistes tombent dans le piège de ne pas «rester objectif» même dans leur gazouillis, on le verra de plus en plus, cela ne fait aucun doute. Mais de grâce, ne les sacrifions pas pour une sacro-sainte objectivité idéalisée.

L’affaire Nasr rappelle le danger pour eux de transgresser le tabou de l’apparence.

On est d’accord pour qu’un journaliste soit digne de confiance (démontrer de saines intentions, être véridique et impartial), c’est la dimension morale de leur travail.

Mais au fur et à mesure que l’écosystème de l’information arrime les médias traditionnels avec les réseaux sociaux, il ne faut pas se surprendre de voir émerger des biais naturels et ce genre de mauvais pas. On se calme et on respire par le nez…

Conférencier, consultant en stratégie web et réseaux sociaux, chargé de cours. Nommé un des 8 incontournables du Montréal 2.0 (La Presse, 2010). Je tiens ce carnet depuis 2004.

Une réponse à “Cacher ce tweet que je ne saurais voir” Subscribe

  1. Paule Mackrous... 10 juillet 2010 à 14:18 #

    Intéressant ce billet sur la « transparence médiatique ». Je m’y intéresse pour un tout autre objet d’étude : l’art sur Internet! Mais tout de même, comme cet art est souvent engagé, voire activisme, et critique le média, j’ai trouvé intéressant votre point de vue sur la question!

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