Extreme KM

M artin Roulleaux Dugage s’avance sur un terrain délicat : il propose une charte du knowledge management, où l’employé (principalement) se retrouve forcé contractuellement à transférer sa connaissance à l’entreprise qui l’engage.

(Il avait écrit le mois précédent sur son blog anglais un texte précurseur : Blogging to become a legal obligation?)

De quoi s’agit-il?

C’est, ma foi, ce que j’appellerais du extreme KM, que je résume grossièrement ainsi (lire le texte complet de Martin Dugage ici):

  1. L’employé est tenu de conserver une trace écrite;
  2. Toute communication personnelle doit emprunter un canal séparé;
  3. Toute propriété intellectuelle personnelle doit être hébergé à l’extérieur;
  4. Tout employé doit être authentifié;
  5. Tout contenu doit être accompagné de metadonnées;
  6. Tout employé doit répondre de ses communications sur demande.

Cette approche autoritaire possède certains attraits rationnels :

– la maîtrise des réseaux de circulation de l’information en forçant, notamment, l’employé à laisser des traces ( mais ce n’était sûrement pas le même sens que ytsejamer donne à ‘laisser des traces‘) et

– celle de devoir de répondre aux questions de l’entourage (mais ça non plus ce n’est pas ce que Mario appellerait la négociation de sens)

Ce knowledge activisme (mais ici, vraiment, pas dans le sens que l’entend Sébastien) donne un avant-goût de ce que sera le KM dans les entreprises privées dans quelques années. Frissons garanties.

Martin Dugage écrit: « J’ai bien conscience que ma prose n’est sans doute applicable ni dans le cadre des règles de droit actuel (…) ni dans l’état actuel de diffusion des technologies de gestion des droits d’accès et de gestion des métadonnées. Il n’empêche que je pense que c’est dans ce sens qu’il faut aller.
(source) »

Je ne saurais trop recommander un principe de précaution en ce domaine.

C’est qu’ici il y a matière à réflexion (il est clair que le débat se poursuivra et il serait hors contexte de le rejeter du revers de la main). Or il m’apparaît que l’aspect techno-juridique cache une réalité de la cognition humaine et sociale qui pourrait rendre irrécevable, d’un point de vue humaniste, la mise en place d’un esclavagisme intellectuel au profit des corporations – ne nous leurrons pas, la charte de Martin s’adresse aux seules compagnies qui pourront faire du data mining sur le déluge de données qui découlera de sa mise en place !

Ce qui fascine en même temps dans cette charte, c’est l’application d’une gestion formelle de la connaissance, basée sur une règle simple : toutes les communications sont ouvertes. Détournement du côté noir du ‘social software’ et autres technologies collaboratives en quelque sorte, car il n’est pas dit que le tout profitera à l’employé (une charte du knowlege work serait à dresser).

Évidemment, le KM, permet (et, dans ce sens, l’employé y gagne):

  • une rétroaction rapide
  • l’interrelation entre les chercheurs
  • et valorise les processus de recherche

Mais la finalité derrière cette charte réponds à une rhétorique marchande qui glace mon ardeur : à qui appartient les connaissances générées en milieu de travail ?

J’entends ici que la question n’est pas triviale:

  1. que considère-t-on comme connaissance (le savoir tacite?),
  2. que veut dire générer de la connaissance (le processus de faire de nouveaux liens? d’identifier une information comme utile) et
  3. où s’arrête le milieu de travail (une idée sous la douche? un coup de téléphone dans le trafic?)

Limites et critique du extreme KM

J’avais souligné il y a quelques mois les propos de Larry Pruzak sur le partage de la connaissance : « one of the things that they often try to do in big companies is to organize communities, force them together.« 

J’imagine bien que la charte demandera nuance et qu’il n’y a pas d’intention maléfique sous-jacente (ce serait le contraire de que Martin exprime sur son blog depuis le début), mais je ne peux m’empêcher d’y voir un possible dérapage à la fois vers (a) un déséquilibre qui renforcera davantage le système au détriment de l’humain ainsi que vers (b) une incompatibilité fonctionnelle avec le processus cognitif de création de connaissance, à l’encontre d’une certaine culture de réseau émergente.

Premièrement, (a) il me fait mal au coeur de savoir qu’alors des expériences comme celle de l’Institut St-Joseph cherche à faire avec les carnets ne serait que des matrices à fabriquer des knowledges workers pour leur exploitation future sur le marché du travail.

Deuxièment, (b) la nature même du développement d’une connaissance passe par un processus d’expression et de transformation qui ne se contrôle pas aisément. Je parle ici en particulier de la communication écrite, qui est un phénomène connu en psychologie cognitive : la pensée se construit par l’exercice de l’expression.

Précisons brièvement ce deuxième point (car je suis conscient que le propos demandera d’avantage de précisions).

  • Le besoin de rendre une communication claire et explicite demande d’être soi-même clair et concis dans ses pensées, nous sommes porté à réfléchir et retravailler notre pensée jusqu’à la complète compréhension de la problématique. Jusqu’ici, tout va bien. Mais alors, pour qu’elle se réalise, cette pensée, elle devra être verbalisée ou écrite. Et à ce que je sache, dans un réseau où joue la sérendipité, la transparence est de mise. Or toute idée exposée (même personnelle ou involontaire) sur un lieu de travail deviendrait la propriété de l’employeur, l’employé n’ayant pas les capacités cognitives d’arrêter le flot de sa pensée ni de conserver celle-ci sous formes d’idées non extériorisé le temps de s’extraire du territoire légal.

En d’autre temps on appelait ça le viol de la pensée.


Post scriptum 28 janv.:
– j’ai développé davantage sur ce que j’entends par expression et transmission de la connaissance
– Martin Dugage, auteur de la charte du KM, a commenté ce présent billet sur son blog.
Ajout 7 septembre 2005:
– Martin Dugage rend disponible une charte du KM

Billet original sur http://zeroseconde.com

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Conférencier, consultant en stratégie web et réseaux sociaux, chargé de cours. Nommé un des 8 incontournables du Montréal 2.0 (La Presse, 2010). Je tiens ce carnet depuis 2004.

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