Phoque le vox pop. À mort le vox pop. Tel était le cri du coeur de Patrick Lagacé, journaliste. Il répondait ainsi à une série d’articles, initiée par Marie-Claude Ducas, sur la valeur des commentaires dans les blogues et sur les sites des journaux.

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La pensée de Patrick Lagacé est évidemment plus développée que cette phrase-choc. Je vous laisse le soin de le lire au complet pour éviter de faire ce qu’il décrie (être un « citoyen qui n’avait probablement pas consacré cinq minutes à réfléchir à la question du jour se fend pourtant d’une réponse »).

La « conversation » si chère à la blogosphère à ses débuts est devenu maintenant une plaie…

Une certaine raison à cette haine

La haine qui souvent semble se déchaîner dans les commentaires sous les articles des grands médias est un cas sociopathologique digne d’étude dans les Universités.

Elle me semble découler de ce qui est appelé «l’effet du média hostile» (Hostile Media Effect). Et elle pré-existait au web.

«L’effet du média hostile» est un phénomène qui implique une perception biaisée dans les communications de masse.

Prenez des partisans ayant de préjugés envers un enjeu sociétal ou touchant des émotifs particuliers. Ils percevront alors la couverture médiatique d’un enjeu comme partiale et biaisée envers eux.

Des multiples études ont montré que lorsqu’on présente un document, un reportage ou un fait objectivement neutre dans un grand média, les partisans des deux côtés (le pour et le contre) vont percevoir le message du média comme biaisé envers eux.

Autrement dit, celui qui est pour un argument va trouver que ce reportage est biaisé et favorise le contre. Et celui qui est contre va trouver ce même reportage tout aussi biaisé mais favorise le pour.

Inextricable paradoxe

Des tests ont été faits où la même nouvelle est racontée aux deux groupes (les pours et les contres) et les deux groupes vont penser que les médias les attaquent.

En fait, plus on est partisan, plus on perçoit les messages comme biaisés. La position partisane importe peu (pour ou contre), ce qui compte, c’est l’intensité de sa propre partisanerie.

Cet effet a été démontré à plusieurs reprises.

«L’effet du média hostile» est plus fort quand l’émetteur est jugé comme étant du «groupe adverse». Et l’effet est moins fort si l’émetteur est jugé comme étant «dans son propre groupe».

Donc, tant et aussi longtemps que les journalistes seront perçus comme une classe à part par les commentateurs qui, eux-mêmes, se pensent dans une classe à part, il y aura cette haine.

Les blogueurs, du moins au début, n’avaient pas ce problème, car la communauté des lecteurs se percevait «dans le même groupe».

Le dégât collatéral touche maintenant les blogueurs très connus (créé par un effet de distance donnée par la très grande visibilité). Et ça apparait aussi dans les médias sociaux. La distance crée des « veudettes » d’un côté et le « petit peuple » de l’autre côté. Cette catégorisation s’autogénère toute seule…

Par contre, quand il y a une véritable conversation, cet effet n’apparait pas. On est dans le «même groupe». J’ai la chance de vivre ça avec ma petite communauté de commentateurs ici et dans mes réseaux sociaux.

Mais à partir d’une certaine quantité de gens, la conversation ne tient plus et on entre dans l’effet du média hostile.

Dans son billet dans Le Devoir d’hier, David Desjardins déplorait que la question des commentaires revienne inlassablement dans la plupart des médias («Partout, on témoigne de la même intolérance, de la même impolitesse, décuplée par la distance […]»).

Si la question en est une d’éducation, comme il le suggère, il faut au moins commencer par reconnaître «l’effet du média hostile» pour éviter tout bêtement de tomber dans le panneau.

Quand les gens cesseront de percevoir un texte comme agressif et contre leur position, on va au moins éliminer une bonne partie de la frustration.

Quant aux ultra-partisans, ceux-là, c’est une autre paire de manches.

Patrick Lagacé n’avait pas tort dans son billet. «Il n’y a jamais eu plus grand porte-voix pour la parole des citoyens. […] Jos Public n’a plus besoin des médias pour s’exprimer.»

Il faut soit enseigner aux gens la possibilité de développer leur propre audience (pour comprendre les devoirs de la communication publique), soit retrouver la possibilité de réduire le nombre d’intervenants pour retrouver la conversation.

Et cette dernière hypothèse demande, pour les grands médias, non pas de fermer les commentaires, mais de créer une véritable communauté de commentateurs qui se trient entre eux pour faire percoler la qualité. Puis enfin d’entretenir une véritable conversation (pas juste broadcaster sa voix)

Je ne peux que vous recommander la lecture du blogue de Bruno Boutot pour comprendre ce qu’il y a à faire de ce côté (18 points pour créer une communauté d’accueil). Les entreprises craintives à embarquer dans « la conversation » peuvent aussi en apprendre beaucoup.

Si vous avez d’autres pistes, je suis preneur…

Source photo

Conférencier, consultant en stratégie web et réseaux sociaux, chargé de cours. Nommé un des 8 incontournables du Montréal 2.0 (La Presse, 2010). Je tiens ce carnet depuis 2004.

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