La tyrannie du temps libre

Le tissu qui forme la masse des médias sociaux ne prend sa source qu’à un seul endroit: notre temps libre.

Pour la vaste majorité d’entre nous, les outils de réseautage en ligne ne sont utilisés que dans nos temps libres. 5 minutes, 15 minutes, 1 heure par jour? Parfois plus, parfois rien du tout.

Mais le maigre temps discrétionnaire, extirpé à grande peine de votre agenda surchargé, que vous tentez de consacrer à votre réseau en ligne, ne vous retournera jamais autre chose que ce constat impitoyable: celui du spectacle du temps libre de tous les autres.

Même si vous arriviez à prendre quatre heures par jour pour montrer que vous avez vous aussi du temps libre, votre réseau ne vous retournera que des pages et des pages de gens qui ont encore plus de temps libre que vous.

Tous ces films, livres, sorties que vous ne pouvez pas vous permettre, votre réseau, lui, se le permet. Toutes ces discussions, pensées, anecdotes que vous ne pouvez pas noter, votre réseau, lui, vous le balance en pleine face.

Le réseautage socio-numérique centre notre rapport au monde en nous plaçant tout au milieu. Mais si on n’y fait pas attention, il pourrait aussi complètement nous décentrer et donner l’impression au contraire de se retrouver tout en périphérie.

loisir

FOMO, Fear Of Missing Out, l’acronyme forgé pour exprimer cette angoisse générée par l’impression d’être toujours en train de manquer quelque chose, décrit bien le sentiment tyrannique de se retrouver sur la touche: le peur de manquer quelque chose.

Lorsqu’ on prend conscience que les réseaux sociaux ne nous exposent que le temps libre de nos amis, on ne cède plus à cette angoisse du FOMO. Comment croire qu’on ne devrait pas être là où l’on est en ce moment. Cruel effet secondaire de la société des loisirs.

Une fonction des médias sociaux est de réintroduire du nouveau dans le système. Or ce média ne s’alimente qu’avec notre temps libre, libre des préoccupations de survie matérielle (manger, travailler, dormir).

Il est clair alors que si ce temps libre ne sert qu’à décrire notre temps libre, ou la façon de le combler, nous ne créons qu’une déformation ce qu’est le monde. Le FOMO vient alors hanter nos moindres mouvements.

Mais si le contenu de ce temps libre sert aussi à partager des stratégies de vie, à échanger comment, nous simples mortels, nous apprenons à jouer le Grand jeu sans vraiment connaître les règles, si nous évitons la tyrannie du temps libre, une partie du tissu des réseaux sociaux peut venir nous envelopper et servir à nous faire grandir.
Conférencier, consultant en stratégie web et réseaux sociaux, chargé de cours. Nommé un des 8 incontournables du Montréal 2.0 (La Presse, 2010). Je tiens ce carnet depuis 2004.

4 réponses à “La tyrannie du temps libre” Subscribe

  1. Martin Lessard 27 février 2012 à 06:10 #

    Comparer (100% de) sa propre vie (y compris les temps morts et les moments moches) avec seulement la pointe de l’iceberg de celle des autres (c-à-d leur temps libre qu’ils ont, évidement, commenté) ne sera jamais à votre avantage. Ce n’est pas la faute aux médias sociaux. Il faut juste apprendre à ne pas tomber dans ce piège…

  2. Francis Gosselin 27 février 2012 à 15:41 #

    Ma revue du bouquin – comme indiqué sur FB :
    « Clé de lecture principale de l’ouvrage : le temps disponible hors travail a crû, au cours du XXe siècle, de 300%. »
    http://academie-creativite.unistra.fr/blog/2012/02/22/le-miroir-de-la-france/
    f.

  3. Martin Lessard 27 février 2012 à 16:29 #

    Merci Francis. Je vais recopier votre commentaire sur FB ici, tellement il est pertient:

    «l’argument qui m’a frappé le plus est de nature économique : au cours du XXe siècle, notre temps libre (hors travail, hors sommeil, en moyenne) a été multiplié par 4, alors que l’économie et les kilomètres parcourus ont été multipliés par 10… de telle manière qu’on a toujours l’impression de n’avoir pas le temps…»

    Bon point!

    Cette multiplicité des choses est probablement un grand combat pour nous, humains, qui avons évolués dans la rareté pendant des millénaires. Je ne suis pas sûr qu’on est psychiquement capable de bien répondre à ces changements…

  4. Myriam 10 mars 2012 à 08:35 #

    Wow j’adore l’ensemble de ce billet, je découvre l’acronyme FOMO (j’ai l’impression de chercher cette exacte formulation depuis 10 ans…) et surtout la conclusion. J’ai la chance de suivre et d’interagir virtuellement avec des gens qui me font grandir et cela m’alimente beaucoup, pendant que physiquement je ne peux évidemment être partout à la fois.
    Je découvre tout juste votre blogue et j’en suis très heureuse, ça a l’air vraiment intéressant!

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