Dejeuner avec Heidegger

J’ai toujours dû lutter dur avec la pensée de Heidegger. Premièrement, il faut se faire violence pour comprendre qu’il y a effectivement une pensée cohérente (et non une forme de poésie dégénérée). Et deuxièmement, il m’arrive fréquemment de me retenir pour ne pas balancer le bouquin par la fenêtre tellement on peut penser que l’on me mène en bateau. Penser l’internet est un peu pareil.

HeideggerC’est pour ça que j’ai toujours trouvé plus facile de lire les critiques de Heidegger que lui-même. Avec la philosophie allemande, on ne sait jamais si on a affaire une mauvaise traduction ou si réellement l’auteur cherche à nous rendre comme l’être-qui-est-là-à-se-prendre-la-tête.

Les gens à qui je donne des formations ces temps-ci (des producteurs télé et cinéma) sont à la fois fascinés et horrifiés par Internet. Mais je me demande si parfois s’ils ne voient pas les consultants web comme Heidegger (pour ma part j’espère que non) quand on parle des traits cabalistiques des réseaux comme flux web, conversation, architecture de participation, identité, etc.

Les chemins qui mènent nulle part
Voilà que je tombe sur un récent billet de Tribak Ahmed sur son blogue « Penser » (Heidegger et le chemin) qui me donne enfin à comprendre un concept porté par Heidegger qui m’a toujours semblé attirant, mais incompréhensible: les promenades dans les chemins de la forêt (dit comme ça ça fait bizarre, mais Heidegger parle de Chemins qui mènent nulle part (« holzweg » – littéralement chemin dans le bois), de l’Etre (oui avec un E majuscule) et l’étant). Parler d’Internet entre initiés peut avoir l’air aussi abscons parfois.

Tribak résume la pensée de Heidegger dans son billet et je serais flatté si vous m’accordez l’intelligence de pouvoir vous en faire un résumé (supplémentaire) sans rien déformer ni vous ennuyer –vous ai-je déjà ennuyé auparavant? 😉

« Penser c’est comme l’acte de marcher dans une forêt où les chemins ne sont pas sûr « . Ce sont les holzwegs. À n’importe quel moment on peut finir dans l’impasse. « [M]ais cela ne veut pas dire que ces chemins sont totalement bouclés, puisque les forestiers et les bûcherons s y connaissent parfaitement dans ces chemins imprévus« .

Se sentir perdu
On peut se perdre donc, mais on ne s’y perd pas forcément. Certains se perdent, alors que les bûcherons s’y retrouvent.

« Les deux savent bien ce que veut dire marcher dans ces chemins qui pour eux mènent là où ils veulent ; par contre, ceux qui n’ont pas le savoir et l’expérience de la forêt n’arriveront nulle part, ils ignorent ces chemins.« 

Vous ne connaissez peut-être pas la densité des livres de Heidegger, mais si vous avez jonglé avec l’idée de le lire, ça c’est un antisèche à écrire sur la page frontispice.

« La forêt est donc pénétrable et même facile à traverser par les uns, mais très compliquée pour les autres. » La forêt est la métaphore de la pensée (autre anti-sèche à rajouter). « Ainsi est le chemin de la pensée ! Il est plus clair pour ceux qui en ont l’expérience, ils y passent en faisant usage de leurs expériences, cela ne veut pas dire que ces chemins sont faciles pour eux, mais ils ont conscience de son aspect imprévisible.« 

Vous venez probablement de vous épargner la lecture du bouquin quoique je crois que c’est sûrement une lecture essentielle pour les philosophes comme d’aller à Lourdes pour les chrétiens.

Se perdre sur les chemins de la pensée qui ne mènent nulle part
Tribak écrit « Le chemin de la pensée n’est pas un espace plat et organisé, il est tortueux et appelle à l’attention puisqu’il est imprévisible […] il est plutôt à découvrir, ou pour mieux dire, il est à dévoiler ! Par la force de l’interprétation. » Je crois que la compréhension sur Internet suit un cours similaire.

L’interprétation est une force qui mène le web, via la blogosphère entre autres. Mais c’est à travers ces interprétations que l’on peut avancer (et je dois alors m’inscrire en faux contre cette idée que « la machine Internet » est un cerveau global).

La compréhension de l’impact d’Internet passe par de multiples interprétations. Ceux qui sont perdus dans la forêt d’Internet rencontrent des bûcherons qui leur indiquent peut-être des directions différentes.Le passant cherche une carte quadrillée. Mais les bûcherons savent qu’ils suivent chacun leur Holzweg. Ils mènent tous au bon endroit.

Bon déjeuner 😉

Heidegger et le chemin, 1300 mots, de Tribak Ahmed , blogue « Penser »
Chemins qui ne mènent nulle part, 661 pages, de Martin Heidegger, Gallimard, idées.

Conférencier, consultant en stratégie web et réseaux sociaux, chargé de cours. Nommé un des 8 incontournables du Montréal 2.0 (La Presse, 2010). Je tiens ce carnet depuis 2004.

10 réponses à “Dejeuner avec Heidegger” Subscribe

  1. Anonymous 26 février 2009 à 17:11 #

    félicitation pour les analogies entre la philosophie de Heidegger et internet. J’avais fais des analogies semblables durant ma lecture de : ainsi parlait zarathoustra de fred Nietzshe. Personnelement j’avais trouver transcendant de faire des analogies entre une pensée (la philosophie du surhomme-ubermensht) écrite il y plus de 150 ans et la modernité de nos communications et l’utilisations de ceux-ci.

  2. Jean Trudeau 26 février 2009 à 17:29 #

    Lorsque je veux aller quelque part, je prends la route asphaltée, balisée, signalisée, sans surprises… J’y vais et j’en reviens.

    Quand j’entre dans la forêt d’à-côté, c’est pour aller nulle part, nulle part ailleurs que dans la forêt et y faire en me frayant un chemin et en m’arrêtant à chaque pas, découvertes sur découvertes… qui font que j’aurais le goût d’y rester plutôt que d’en revenir. Il faut dire que dans ma forêt, il n’y a pas de bûcherons!

  3. espritlogique 26 février 2009 à 18:56 #

    Je ne me suis pas perdu. J’ai simplement trouvé 10.000 chemins qui ne menaient pas à ma destination souhaitée.

    😉

    Paul

  4. Alex Lauzon 26 février 2009 à 19:10 #

    Hahaha!

    Quel bon billet! J’adore! Tu es mon philosophe internet favori! 🙂

    Avant on disait «tous les chemins mènent à Rome.» mais sur Internet, on devrait plutôt dire «Google mène à tous les chemins!» 😉

    C’est si facile de se perdre dans les chemins d’Internet alors que paradoxalement il y a tellement de repères indiquant la route à suivre.

  5. valouzik 27 février 2009 à 18:59 #

    Martin, le vulgarisateur philosophe du web ! 😉

  6. Pascal Henrard 1 mars 2009 à 12:37 #

    Vous disiez: « vous ai-je déjà ennuyé auparavant?  »
    Je répondrai : « jamais ». Et à l’instar de Jean Trudeau, j’aime le mystère dans la forêt.

  7. Marc André 3 mars 2009 à 17:41 #

    Pour ma part, il m’arrive d’entrer dans un bois tout en ayant une destination. Oui, il y a un endroit où je compte me rendre, mais ce but est agrémenté du plaisir de me perdre en chemin et de découvrir tant sur mon passage.

  8. Une fille rangée 6 mars 2009 à 03:09 #

    Heidegger m’horripile par son style où je m’englue comme une pauvre mouche dans une toile d’araignée. Mais présenté comme ça, c’est beaucoup plus digeste. 😉

  9. Ver de livre 27 novembre 2010 à 17:30 #

    Billet tres interessant, merci, j’ai lu ce livre il y a bien longtemps…

  10. patriceletourneau 10 mars 2011 à 05:28 #

    Nouvelle (re)lecture, bénéficiant de plus de deux ans pour décanter. Et toujours un plaisir à lire, ce billet !

    Il y a effectivement un parallèle à faire entre les défis et efforts du travail de phénoménologue (et pas seulement heideggerien) et les défis et efforts du travail de consultant web (du moins, lorsque ce n’est(n’était) pas un buzz word).

    Patrice

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