Décès du professeur Jean-Pierre Desaulniers

Électrochoc ce soir, j’apprends que Jean-Pierre Desaulniers nous a quitté la semaine dernière (jeudi 18 août 2005). Sans bruit. Comme ça.

D’abord une petit entrefilet dans La Presse de dimanche, puis une brève lundi dans Le Devoir et finalement un bel hommage de Josée Boileau (dans l’édition d’aujourd’hui du Devoir). Peut-être un message laconique de l’Université, évidemment. Mais c’est tout. Sans bruit je vous dit.

Desaulniers était titulaire d’un doctorat en sociologie de l’Université de Tours et d’une maîtrise en anthropologie de l’Université de Montréal, et était professeur au Département des communications de l’Université du Québec à Montréal depuis 1975. J’ai été son étudiant à la fin des années 80 début 90. Son éloquence appelait l’émulation.

Il est principalement reconnu pour ses analyses sur production télévisuelle québécoise et particulièrement sur l’histoire des téléromans.

« Jean Pierre Desaulniers fut le premier universitaire — et encore l’un des rares — à essayer de comprendre la télévision populaire plutôt que de la juger. Sous son regard méthodique, Les Tannants, La Petite Vie, Star Académie n’étaient plus objets de moquerie, mais révélateurs d’une société dont nous faisons tous partie. »
Josée Boileau (le Devoir)

La veille de son décès encore, il publiait dans le Devoir un article qui illustre le ton qu’il employait pour expliquer les mythes contemporains : L’affaire Michaëlle Jean: tout excuser pour un conte de fées (cache sur Vigile.net). Éblouissant : « Elle va accrocher des boutons, des rubans et distribuer des milliers de dollars à des milliers de personnes. (…) On est toujours dans la commandite, mais redevenue légitime et protocolaire. »

Une lumière s’est éteinte. Mais pourquoi si peu de bruit?

« Contrairement à la France, le Québec ne connaît pas le star system intellectuel. Pas de Sartre ou Beauvoir ici, ou d’Aron, de Bourdieu, Lacan — ni de BHL, de Ferry, de Cyrulnik, de Badinter, d’Onfray. Ici, la timidité devant les débats d’idées — qui sont bien autre chose que l’échange d’opinions à l’emporte-pièce — ne favorise pas la mise en valeur de ceux qui portent une pensée forte et originale. Alors Vacher* le philosophe essayiste, Desaulniers l’analyste de la télévision, Hentsch* le philosophe politique, sont des noms qui parlent peu, ou pas du tout, au grand public. Et pourtant, leur oeuvre aura été marquante. »
Josée Boileau (le Devoir)
* Tous deux décédés aussi cet été, sans aucun écho dans le public.

La culture de masse nous aliènerait-elle? Le star system contribue-t-il plutôt à nous pervertir? Jean-Pierre portait un regard beaucoup plus nuancé.

« Au Québec, il n’y a pas de vrai star system mais bien un système de vedettariat. Chez nous, les gens populaires sont en réalité des vedettes plutôt que des stars, puisqu’il existe ici un phénomène de proximité. La star occupe un créneau divin tandis que la vedette est beaucoup plus proche des gens. Le cinéma, par exemple, fabrique des stars. La télé, elle, produit des vedettes.

[Les vedettes servent ] à donner des références, des pivots, des modèles et des antimodèles. (…) Les artistes servent donc à faire de la communauté, le star system fabrique de la culture. Et à quoi sert la culture ? À reconstruire des liens au sein de la société. »
Pour une critique du star system, entrevue avec Jean-Pierre Desaulniers (2002)

Un esprit vif vient de tirer sa révérence. Le cancer nous l’a enlevé à 59 ans. Adieu.

Pistes:
L’art de s’entretuer pour oublier que l’on meurt – Loft Story, ou la dernière scène (article de Desaulniers dans Le Devoir du 17 octobre 2003
Du rêve à la téléréalité (entrevue avec Desaulniers dans Le Sélection, septembre 2004)
Pour une critique du star system

Livres:
Le Phénomène Star Académie (2004)
De La famille Plouffe à La petite vie: Les Québécois et leurs téléromans (1996) (lire article dans le Devoir)
Mine de rien. Notes sur la violence symbolique (1982) (avec Ph. Sohet)

Connexes:
Le téléroman québécois : une aventure américaine De Roger De La Garde, qui parle entre autres des théories de Desaulniers.

Billet original sur http://zeroseconde.com

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Conférencier, consultant en stratégie web et réseaux sociaux, chargé de cours. Nommé un des 8 incontournables du Montréal 2.0 (La Presse, 2010). Je tiens ce carnet depuis 2004.

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