I l me semble que le numérique a des impacts jusqu’à des endroits insoupçonnés. Cette semaine, une «controverse» à propos de frais de photographes a nui à l’image, je choisis le mot, du gouvernement à Ottawa.

Un contrat de 6632$ a été octroyé un photographe français pour immortaliser la présence de la délégation canadienne à la conférence de Paris, la COP21.

Ce montant fait maintenant l’objet d’une controverse parce qu’il est jugé trop élevé. Remis sous son nez, la ministre Catherine McKenna s’est empressée de dire:

«Je pense qu’il y a de meilleures façons de faire ça qui sont moins dispendieuses».

C’est une «dépense qui n’a pas sa place», se révolte un député de l’opposition.

La place du photographe au temps du numérique

Depuis la montée fulgurante du numérique, des cellulaires en général, et des caméras intégrés en particulier, le grand public a vu la pratique de la photographie se démocratiser de façon spectaculaire.

Bien sûr, la photographie était déjà démocratisée, merci feu Kodak, mais ce que le numérique a fait, c’est de permettre à n’importe quel quidam de se hisser sans effort à un niveau de qualité quasi professionnel.

Instagram est le creuset de ces photos amateurs devenu «professionnels» grâce à un ensemble de filtres.

La profession des photographes, comme celle des typographes et des imprimeurs à l’arrivée des micro-ordinateurs, en a pris pour son grade.

N’importe qui peut aujourd’hui faire une photo à peu près respectable et la voir circuler à l’infini sur les réseaux pour une somme se rapprochant de zéro.

De zéro? Il faut tout de même déduire le coût faramineux des téléphones et de la bande passante, mais le coût par photo a effectivement défoncé le plancher du troisième sous-sol.

D’où l’impression que prendre des photos ne coûte plus rien.

6632 $ pour un photographe, à Paris, durant la COP21, est-ce trop? L’alternative aurait-elle été de demander à la nièce de la ministre de prendre des photos avec son iPod?

Les vraies questions sont :combien de jours, combien de lieux, quel traitement de photos, quel niveau de préparation? Exit ces questions futiles. Personne ne le sait, mais tout le monde semble savoir (à tort) que c’est trop.

Une dépense humaine

Memoiretriplex

Cette «dépense de trop», les photographes en font les frais aujourd’hui. Mais demain ce sera d’autres corps de métier.

La mécanique est toujours la même depuis plusieurs décennies:

  • Les outils se démocratisent;
  • Le public remarque que le coût de production est quasi nul (mais il ne compte jamais le coût de remplacement de l’outil, de sa maintenance, de sa manutention ou de son entreposage);
  • La perception de la qualité se modifie grandement (au point où le public n’est plus être capable de remarquer la véritable qualité professionnelle);
  • La valeur du travail s’effondre.

À voir la réaction de l’élite qui nous gouverne («il y a de meilleures façons de faire ça qui sont moins dispendieuses»), qui se plie au diktat de l’opinion publique, cela augure très mal pour l’avenir de ce public indigné.

L’automatisation guette une bonne partie des métiers des cols blancs. Dans 20 ans, dit-on, certains métiers seront aux mains de robots, qu’importe ce que cela veut dire.

Je n’ai pas de misère à croire que les métiers routiniers dans un environnement stable seront envahis par des algorithmes et des machines bien plus performantes.

Les métiers créatifs pourront aussi être bousculés s’il existe des outils, comme ces caméras mobiles, qui donneront l’impression que le travail est facile, trop facile pour être rémunéré.

Alors, sachez que ça arrivera à votre tour, du moins plus probablement à vos enfants, il y a aura alors quelqu’un au gouvernement, qui n’a rien vu venir, qui n’a rien su préparer, et qui dira, lorsque le dernier chèque de chômage sera déposé dans votre compte:

«Il y a de meilleures façons de faire ça qui sont moins dispendieuses».

Vous rappellerez alors ce chiffre «de trop»: 6632! Le Nombre de la Bêtise…

Source Image Paris: Wikimedia

Source Citations: la Presse canadienne

Conférencier, consultant en stratégie web et réseaux sociaux, chargé de cours. Nommé un des 8 incontournables du Montréal 2.0 (La Presse, 2010). Je tiens ce carnet depuis 2004.

5 réponses à “6632, le Nombre de la Bêtise” Subscribe

  1. Jean-François Fortin 24 août 2016 à 10:09 #

    Vous avez entièrement raison, mais je ne peux m’empêcher de me questionner sur la nécessité de documenter à ce point. Le coût est secondaire si on ne détermine pas préalablement l’utilité d’un tel travail.

    • Martin Lessard 24 août 2016 à 11:50 #

      JF, bien d’accord! Il me semble en effet que le numérique a perturbé la valeur de certains coûts, mais il me semble qu’un travail professionnel ne se résume pas à son équipement. Le coût humain n’est pas pris en compte dans ce type de dénonciation de coût soi-disant excessif…

  2. Clovis 25 août 2016 à 07:15 #

    Faisons ensemble un petit calcul rapide :

    Commençons d’abord par déduire les cotisations sociales de ce chiffre (on va prendre arbitrairement 22% pour rester dans une moyenne [gentille] des différents statuts professionnels) :

    6632*0.78 = 5172.96€

    On sait désormais ce que va réellement se mettre dans la poche le photographe (enfin, je m’entends).

    La COP 21 se déroulera du 30 novembre au 15 décembre, on a donc 16 jours pleins de travail pour un photographe (et peut-être plus s’il faut suivre la délégation canadienne depuis son arrivé à l’aéroport jusqu’à son départ).

    5172.96/16 = 323.31€/jour

    Le quidam pourra toujours se dire «whoua, c’est hyper cher ! Personne ne gagne ça dans la journée ! », pour ma part, sachez juste que ce mec est 23.31€/jour plus cher que moi… en honoraires.

    Or, une prestations photographique se chiffre en deux temps : les honoraires fixes pour la prise de vue & la redevance proportionnelle pour l’exploitation des photographies. Donc, si les 323.31€/jour incluent honoraires de prises de vue ET les redevances d’exploitation… on pourrait même dire que ce photographe est « bon marché » !

    Rappelons aussi qu’un photographe est un freelance, il n’est pas confortablement à 35h/semaine en CDD/CDI. Non, pour comparer, il faut rapporter les revenus sur l’année. Le SMIC étant à 17600€/an, il faudra 17600/5172.96 = ~3.4 fois ce type de plan dans l’année (et un plan de 15 jours, c’est très rare), ou 17600/323.31 = ~55.4 plans à la journée pour atteindre le SMIC annuel.

    Et là le quidam dira « attends, il travail QUE 55 jours par an ? », mais vous et moi savons que ce n’est pas le cas, car la prise de vue représente ~10% du temps de travail d’un photographe professionnel (le reste part en post-production, prospection, administratif, communication, etc…). En réalité, il travail toute l’année pour n’être payé que 55 jours/an (avec de la chance).

    On peut aussi faire le rapprochement avec le statut d’intermittent du spectacle, à qui on demande de cumuler ~50 jours de travail (507h pour être exact, à coup de cachet de 8h ou 12h) en 10 mois et demi (bientôt à l’année) pour avoir droit à être couvert par l’assurance chômage… assurance chômage auquel un photographe freelance n’a pas droit.

    Dans tout ce merdier, il faut aussi prendre en compte le [ré]investissement matériel (appareils photos & accessoires, triple-stockage, matériel informatique, etc…) ainsi que ses frais de fonctionnement (frais de télécom & de fournitures de bureau, communication/promotion)…

    Bref. Pour ma part, je trouve que 6632€ pour 16 jours de travail, c’est correct, voir léger !

    • Clovis 25 août 2016 à 07:20 #

      PS: vous avez compris, je suis français, j’ai donc mollement converti du dollar en euros (juste changer le symbole) et rapporté à la législation française (oui, en fait j’ai pas fait gaffe). ><

  3. Martin Lessard 25 août 2016 à 07:22 #

    Bien calculé! Juger 6632 sur la base du nombre est effectivement insensé. C’est sur la valeur du livrable. Selon les vrais paramètres du contrat et la qualité du résultat, on peut juger si le prix demandé était justifié ou non. Il ne faut surtout pas comparer avec le fait que sur iPhone on peut « faire de bonnes photos ». Il faut comparer des pommes avec des pommes.

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