L es débats intellectuels sur France culture ont parfois une synchronicité avec l’actualité de ce côté-ci de l’Atlantique.

Je vous fait un verbatim d’une portion d’un récent épisode de La conversation scientifique avec Étienne Klein du 7 mai dernier : Doit-on réveiller l’idée de progrès?

Étienne Klein y discute avec le philosophe Michaël Foessel. Vers la 41e minute, on trouve ceci:

(MF) Je ne suis pas sûr qu’aujourd’hui que beaucoup de révolutions soient à l’horizon, qu’on s’en plaigne ou qu’on s’en réjouisse. Révolution ou pas, mutation profonde ou transformation profonde, si ce n’est pas dans notre horizon, c’est que nous ne sommes plus très nombreux à croire dans ces promesses et à être prêt à militer pour qu’elle soit tenue.

(ÉK) Ou à se sacrifier? C’est toujours au nom d’une certaine idée du futur qu’on se sacrifie.

(MF) Le sacrifice, c’est aussi le sacrifice du temps, du travail. Une vie qui serait non sacrificielle, même si ça serait innovante, serait une vie politiquement et éthiquement peu enthousiasmant.

(ÉK) Peut-on donner sens au présent autrement qu’en inventant une histoire qui configure le futur?

(MF) Je ne crois pas.

(ÉK) À qui appartient-il de raconter ces histoires qui inventent le futur de façon crédible et attractive? Au politique? à la société civile? Aux entreprises? Aux individus?

(MF) Dans une démocratie, en droit, vous m’excuserez de la naïveté de cette réponse, c’est un peu à tout le monde. Il y a des lieux institutionnelles qui sont plus légitimes, ou plus efficaces en tout cas, pour parler du futur. Si c’est pour le futur de l’âme, par exemple, les églises me semblent tout à fait indiqué (on sort là du champ politique).

L’un des problèmes (nombreux) que rencontre le politique, aujourd’hui, c’est que (…) cette absence d’un imaginaire collectif du futur est tout à fait rédhibitoire, politiquement. La stratégie consiste en gros à dire qu’il n’y a plus d’imaginaire collectif du futur. Et pour ce qui reste du collectif, on en reste au sécuritaire –c’est ça qui fait tenir encore ensemble le socle commun. Mais pour ce qui est du futur, c’est chaque individu, s’il veut bien innover, s’il veut bien devenir un homme économique, c’est chaque individu, chaque entrepreneur, qui en porte le fardeau. Et qui en portera les bénéfices,s’il y en a. Du coup, du point de vue du politique, c’est singularisation, cette individualisation de la question de l’avenir est tout bonnement rédhibitoire. Et d’ailleurs, ça explique en grande part, et les votes populistes qui eux sont porteurs d’une conception du futur, et l’abstention qui entérine le fait qu’après tout le futur ne se joue pas au niveau politique, il n’y a aucune raison de jouer le jeu.

(ÉK) Pour inventer cette histoire, pour donner force à l’imaginaire, faut-il s’appuyer sur une idéologie? Autrement dit, est-ce qu’on peut penser le futur d’une façon qui ne soit pas idéologique? Dès lors qu’il n’est pas connu, il faut pour le décrire s’appuyer sur des idées dont rien ne garantie l’exactitude.

(MF) Certainement. L’idéologie a pris un sens qui est devenu extrêmement péjoratif, à cause de Marx, justement. J’ajouterais à idéologie, imaginaire (ou utopique, pour le coup), parce que l’imaginaire joue un rôle tout à fait fondamental dans la manière dont nous nous représentons ce qui n’est pas, à savoir l’avenir. Maintenant, nous avons quand même, grâce aux sciences sociales en particulier, un certain nombre de savoirs qui nous permettent, à partir du présent social, de faire des hypothèses sur l’avenir. Et donc de ce point de vue, l’avenir reste bien sûr opaque. D’une certaine mesure, on peut être heureux qu’il le soit. S’il était totalement transparent, c’est la liberté qui serait aboli. M’enfin, s’il reste relativement obscure, il n’est pas non plus totalement indiscernable. Au moins, les alternatives, les possibilités que couvre l’avenir, nous pouvons les approcher. Ce que je pourrais regretter éventuellement dans le débat politique aujourd’hui, c’est qu’il n’est quasiment plus jamais fait état, par et dans les milieux politiques, de ce que nous savons de la société, de ce qu’elle peut éventuellement réaliser, et par conséquent, fin des fins, des termes de l’alternatives que le peuple devra trancher. Il y a une sorte de rejet, dans les milieux politiques eux-mêmes, de la sociologie. (…). C’est politiquement suicidaire. Si on n’a pas besoin d’étudier la société pour  essayer de la transformer, c’est qu’on s’apprête à nous la faire admettre telle qu’elle est comme un destin absolu.»

 

 

Conférencier, consultant en stratégie web et réseaux sociaux, chargé de cours. Nommé un des 8 incontournables du Montréal 2.0 (La Presse, 2010). Je tiens ce carnet depuis 2004.

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